SK SERENA KOSTA
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Tant que personne ne regarde

Prologue — «Après»

Ma joue est collée contre quelque chose de froid et de rêche. Des échardes. Un goût de sel et de sang dans la bouche.

J’essaie de cracher, mais mes lèvres n’obéissent pas. Le rugissement de l’océan dehors, et dans mes oreilles — un sifflement aigu, mince, qui enfle, étouffant tout le reste. Je veux lever la main, mais elle ne bouge pas.

Lourde comme du plomb. Je peux seulement regarder — à travers les interstices du plancher, les lames de lumière lunaire sur l’eau. Par terre — Kai.

Immobile. Dans une mare de son propre sang, sombre et visqueux sous la lune. Je ne pleurais pas.

Je ne pouvais pas. À côté de moi — une seringue. Vide.

Son aiguille brillait comme le dard d’un scorpion. Une preuve. Une sentence.

Une ombre s’est penchée sur moi. Jules. Il était blessé.

Sous les côtes, à l’endroit où je l’avais frappé, le sang coulait lentement, tachant son costume impeccable. Mais il semblait ne rien sentir. Il ne regardait pas Kai.

Il me regardait, moi. Et il souriait. Il s’est penché, et j’ai senti son parfum — Egoïste, mêlé à l’odeur de mon sang.

Ses lèvres ont effleuré mon lobe — pas un baiser. Une marque. — Bonne nuit, petite.

J’ai senti une piqûre fine dans le cou, puis une chaleur s’est répandue dans mes veines. Le monde ne s’est pas éteint. Il s’est simplement adouci.

La dernière chose que j’ai entendue, avant que tout disparaisse, fut le son de ses pas qui s’éloignaient sur les planches du ponton. J’ai essayé de serrer le poing. Me rappeler qui j’étais.

Je suis un chasseur. La pensée s’est dissoute comme de la fumée. …Tant que personne ne regarde.

Prologue 2 États-Unis. Banlieue de Seattle. Une maison de campagne avec des volets d’un blanc impeccable.

Un jardin où la lavande et les roses poussent en rangs parfaits, comme des soldats au garde-à-vous. Une cuisine baignée d’une lumière douce, qui sent la cannelle et quelque chose de stérile. Une tasse de café coiffée d’une mousse parfaite — comme dans ces pubs où les gens sourient trop largement.

Léa était assise à une table en chêne clair, observant les doigts de Jules courir sans bruit sur le clavier de son ordinateur portable. Parfait. Un mot-piège.

Ses cheveux blonds toujours coiffés avec une précision mathématique — comme sa mère les aimait sur les photos de famille. Ses chemises sentaient non seulement la lessive chère, mais la prévisibilité. Il savait tout : quand arroser le cactus qu’elle détestait, quand changer l’huile de la voiture, quand se coucher pour assurer une journée productive.

Il savait aussi exactement quand lui proposer d’emménager ensemble. Un an, trois mois et seize jours après leur premier rendez-vous. Au programme.

Et elle avait dit « oui ». Pas par amour, brûlant et sauvage, dévalant dans les veines comme des vagues chaudes. Mais parce que c’était ce qu’il fallait faire.

Prévisible. La prochaine case à cocher dans un scénario intitulé « Vie Réussie ». Cette « justesse » n’avait été brisée qu’une seule fois — mardi dernier.

Jules avait validé sa sortie au marché fermier — « soutenir les producteurs locaux », « produits bio » — tout s’intégrait parfaitement dans sa vision d’une vie idéale. Et là, parmi l’odeur de pain chaud et de savon à la lavande, elle était tombée sur un fantôme du passé. — Léa ?

Oh mon Dieu, Léa Morgan ! Chloé. Son ancienne colocataire.

Vive, bruyante, flamboyante, avec une tignasse rousse et un rire qui semblait capable de fissurer les vitres. Elle l’avait serrée dans ses bras — un parfum de café et d’une liberté anarchique. — Tu… — Chloé s’était interrompue, détaillant Léa : son manteau en cachemire impeccable, son collier de perles, son brushing parfait.

— On dirait que tu sors d’un magazine. Merde, je suis tellement contente de te voir !

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